Chronique de décembre 2023 Au-delà de l’introspection (Voir son rêve, partie 5)

À la fin du XIXe siècle, la psychanalyse a pris naissance autour de cette idée fondamentale qu’il fallait pouvoir aller au-delà de l’introspection (en tant qu’inspection du soi conscient, s’entend), si l’on voulait comprendre quelque chose à l’esprit humain.


Freud a d’ailleurs qualifié la psychanalyse de « vaste entreprise de rejet de l’impératif platonicien : “Connais-toi toi-même” ». Et Wittgenstein s’est fait un plaisir de renchérir : « Ce peep-show privé [l’introspection] ne sert à rien, on ne peut pas mieux regarder dans son esprit que dans celui d’autrui (ce serait même plutôt l’inverse), nous n’avons pas d’accès privilégié et direct à notre intériorité » (Investigations philosophiques, 1953). Et de fait, fouiller méthodiquement chaque recoin de sa psyché consciente, à l’aide de la torche introspective, est une entreprise peu rentable. Autrement plus fructueuse est la lecture attentive de ces lettres drolatiques, adressées par les profondeurs de l’âme, et acheminées par vol de nuit.

Vous aurez probablement noté les similitudes entre les oniromythes helléniques et ceux décrits dans la Bible hébraïque, qui leur sont contemporains. Dans les deux cas, il est question de visites transcendantales, dont l’objet est la révélation d’un oracle.

Ultérieurement, dans les textes homériques (fixés au VIe siècle av. J.-C.), on retrouvera ce rôle prophétique prêté au rêve. Mais la compréhension de l’augure se montrera, alors, nettement plus complexe… Dans L’Odyssée, par exemple, il est précisé que les rêves surgissent des Enfers — le royaume des morts (où, outre Hadès, le maître de céans, séjournent également Thanatos… et son frère jumeau : Hypnos) — en empruntant deux portes distinctes. S’ils passent par la porte de corne, c’est que la prophétie dit vrai¹ : au réveil, ils laisseront l’impression qu’il faut les prendre au sérieux. Si, par contre, les rêves passent par la porte d’ivoire, c’est que la prophétie est fausse : il ne faut, par conséquent, y prêter aucune attention. Pénélope explique : « Les songes vacillants nous viennent de deux portes ; l’une est formée de corne ; l’autre est formée d’ivoire ; quand un songe nous vient par l’ivoire scié, ce n’est que tromperies, simple ivraie de paroles ; ceux que laisse passer la corne bien polie nous cornent le succès du mortel qui les voit ».

Une évolution en forme de TOC², donc, du modèle hellénique originel !


¹Car « les rayons émanant de la vérité [du rêve] ne parviennent à notre regard que de façon diffuse, comme la lumière à travers la corne » (Porphyre de Tyr, philosophe néoplatonicien du IIIe siècle apr. J.-C.)
²Trouble obsessionnel compulsif.


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