Chronique de mai 2018 L’effacement des rêves

Dans la chronique du mois de juin 2013 — Sommeil blessé —, nous avions vu que des études s’étaient penchées sur la dimension morphéique des processus de résilience¹, et avaient montré que le sommeil pouvait être une source de réparation pour le psycho-traumatisé.


L’une d’entre-elles, menée au Technion de Haïfa (le « MIT israélien ») par Peretz Lavie, au début des années 1990, mérite d’être regardée de plus près. Cette étude prenait pour point de départ les fameux résultats obtenus à Chicago, par Dement, dans la seconde moitié des années 1950 : lorsqu’un individu est réveillé en REM, il rapporte un rêve dans 80 à 90 % des cas.

Dans la première phase de son étude — réalisée sur un échantillon de sujets dits « normatifs » —, Lavie obtint, sans surprise, à peu près les mêmes résultats que Dement : la population israélienne de la fin du XXe siècle ne différait donc guère, sur ce point, de celle du Midwest des Etats-Unis du milieu des fifties.

Ensuite, il concentra son attention sur sa population-cible : les traumatisés de la Shoa. Une fois recrutés, les sujets expérimentaux furent répartis en deux groupes : celui des traumatisés non-résilients (ceux qui souffraient toujours d’un PTSD) et celui des traumatisés résilients (ceux qui ne souffraient pas, ou plus, d’un PTSD).

Il s’aperçut, alors, que, réveillés en plein REM, les sujets non-résilients ne rapportaient un rêve que dans 55 % des cas (soit plus de 25 % de moins que les normatifs) !

Plus surprenant, encore, les sujets résilients n’en rapportaient, pour leur part, que dans 33 % des cas (soit 22 % de moins que les non-résilients… plus de 47 % de moins que les normatifs) !

L’interprétation proposée par Lavie — limpide et pénétrante — fut la suivante : l’effacement des rêves semblait agir comme un mécanisme de défense psychologique — plus utilisé, c’est logique, par les résilients que par les non-résilients — contribuant, significativement, à la guérison du trauma.

Selon cette hypothèse, l’amnésie des rêves — laquelle porterait initialement sur les seuls cauchemars récurrents… puis se généraliserait à tout type de rêves (sur le mode : « Chat échaudé craint l’eau froide », ou encore : « Jeter le bébé avec l’eau du bain ») — ferait office de botte secrète utilisée par le sommeil pour combattre le trauma. Et l’amnésie des bons rêves ne serait, par conséquent, qu’un déplorable dommage collatéral.


¹Ressort psychologique, par lequel un individu frappé par un trauma parvient, malgré tout, à poursuivre son développement, à s’épanouir, voire même à rebondir (c’est-à-dire à métamorphoser l’adversité en opportunité)


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