Chronique de janvier 2019 "Tous les rêves marchent selon la bouche" (Les aveugles de naissance rêvent-ils ? partie 5)

Le dernier point abordé dans la chronique du mois passé — à savoir, comme le monde est rêvé, comme il finit par exister —, du plus haut intérêt sur le plan pragmatique, s’explique par l’action conjuguée d’au moins trois facteurs :


1. sur le plan affectif, tout d’abord, le climat émotionnel baignant le rêve tend à déteindre sur celui qui imprègne la conscience vigile (notamment par le truchement d’une réactivité modifiée de l’amygdale et de l’hippocampe, ainsi qu’à travers une désactivation de l’inhibition émotionnelle dont se charge, normalement, une petite zone du cortex préfrontal),

2. sur le plan des représentations mentales, ensuite, certaines images et/ou pensées oniriques venant à s’échouer sur le rivage de la conscience vigile ont tendance à se montrer plus entêtantes que d’autres,

3. sur le plan herméneutique, enfin, le sens donné au rêve (par le biais d’une hétéro- [ou, pour le moins, d’une auto-] interprétation) aura valeur de message, soufflé par l’inconscient à l’oreille de la conscience vigile.

En ce qui concerne le troisième facteur, le Talmud¹ enseigne une règle d’or. Dans sa deuxième (et dernière) version — celle dite de Babylone (achevée entre le VIe et le VIIIe siècle apr. J.-C.) —, il est précisé que « Tous les rêves marchent selon la bouche » (Talmud Bavli, traité Berakhot, 55 b-5)… Cette formulation, quelque peu sibylline, signifie que « Tous les rêves se réalisent (« marchent ») selon la parole de l’onirocrite (« bouche ») » !

Autrement dit, toute interprétation formulée par un onirocrite — pour peu que ce dernier bénéficie d’une légitimité suffisante aux yeux du rêveur — confère une valeur prémonitoire au rêve. Et ce, par l’entremise du mécanisme de suggestion (pensée dont l’origine se trouve à l’extérieur du sujet, qui est véhiculée par l’usage de la parole, qui agit sur son psychisme… et finit par se transformer en acte). Tout rêve interprété se transforme, ainsi — ipso facto  —, en rêve prophétique ! Tout onirocrite se mue — automatiquement — en oniromancien ! Et point n’est besoin d’invoquer, pour cela, quelque force occulte que ce soit.

L’Histoire fourmille d’anecdotes illustrant ce propos. Le cas de Jules César est, à ce titre, édifiant. À l’âge de 31 ans, alors qu’il n’est encore qu’un simple petit magistrat exerçant en Espagne, il rêve, une nuit, qu’il viole sa mère ! Préoccupé, il s’en va consulter son onirocrite favori. Ce dernier se fend de l’interprétation suivante : « César violera Rome, sa mère patrie, en lui imposant sa volonté, malgré les résistances de la cité ». Fort de cette prophétie, César prend le chemin de Rome…

À l’instar des grandes figures de l’École de Palo Alto (Bateson, Jackson et Haley, puis, dans un second temps, Watzlawick, Weakland et Fisch), les tenants actuels de la thérapie systémique (terrain de prédilection pour le modèle constructiviste) appellent ce type de phénomène : « prédictions qui se réalisent d’elles-mêmes », ou encore : « prophéties auto-réalisantes ».

Signalons, pour terminer, que la dualité rêve/réalité se révèle être également un formidable ressort humoristique. En témoigne cette histoire drôle : « Une femme est couchée dans son lit. Un homme entre dans sa chambre, et s’approche d’elle. La lumière tamisée fait apparaître un corps merveilleusement musclé. D’une voix tremblante, la femme demande : “Qu’allez-vous me faire ?” Et l’homme de répondre : “Je ne sais pas, c’est vous qui rêvez !” »


¹Livre de la sagesse juive. Transcription de l’enseignement oral, dispensé par les grands rabbins jusqu’au Ier siècle apr. J.-C. (destruction du second temple de Jérusalem). Recueil des principaux commentaires destiné à encourager la réflexion, et l’esprit critique, chez le lecteur du Tanakh (la bible hébraïque) et, plus particulièrement, de la Torah (Pentateuque, « Loi »).


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