Chronique de septembre 2023 52 noms pour la neige (Voir son rêve, partie 2)

Thèse plus audacieuse, encore : il en va de la perception, comme de la pensée !


Une chose ne peut être réellement perçue (sachant que la perception est le résultat du traitement cérébral opéré sur l’information préalablement recueillie par les récepteurs sensoriels) et, à fortiori, identifiée (compétence cognitive baptisée « gnosie »), qu’à condition d’être nommée. Le mot d’abord, la chose ensuite. Sans les mots pour la dire, la chose ne peut être perçue… et reconnue, encore moins. Et le constructivisme de pointer, derechef, le bout de son nez.

Dans Sauve-toi, la vie t’appelle (2012), Boris Cyrulnik évoque une expérience, déjà ancienne (1974), conduite par Elizabeth F. Loftus, une référence dans le domaine de l’étude de la mémoire. Après avoir montré à ses sujets expérimentaux un petit film dans lequel deux voitures finissent par se tamponner, Loftus divise son effectif en deux, et pose la question suivante aux sujets du premier groupe : « Selon vous, à quelle vitesse roulaient les voitures au moment où elles se sont percutées ? » Réponse moyenne : 140 km/heure. Elle s’adresse ensuite aux sujets du second groupe, et change simplement un petit mot dans la formulation de la question : « Selon vous, à quelle vitesse roulaient les voitures au moment où elles se sont heurtées ? » Réponse moyenne : 90 km/heure ! Élémentaire, et imparable : « Je ne vois que ce que je crois… et je ne crois ce que je crois qu’au travers des mots utilisés »… maxime souvent plus pertinente que celle, rebattue, de Saint-Thomas. Ceci me fait penser à une anecdote racontée naguère par José Morais, professeur de psychologie cognitive et de psycholinguistique à l’ULB. Un jour, alors qu’il donnait gentiment son cours, un tigre, échappé d’une ménagerie, est entré dans l’auditoire ! Un étudiant s’est alors écrié : « Oh, un gros chat ! »… à la suite de quoi, tout le monde est resté bien tranquillement assis sur sa chaise, rasséréné par cette exclamation lénifiante ! Le mot « chat » ayant été lancé, il était devenu virtuellement impossible, à chacun, d’être encore en mesure de voir un tigre. Fort heureusement, des employés de la ménagerie firent rapidement irruption, récupérant le fauve à temps.

L’équation « le mot d’abord, la pensée ensuite, la perception et l’identification enfin » est bien illustrée par l’exemple suivante, véritable cas d’école pour tout psycholinguiste qui se respecte. Alors qu’un francophone ne distingue généralement qu’un nombre limité de nuances de blanc (blanc pur, blanc cassé, crème, écru, beige, grège, ivoire, coquille d’œuf…), un Inuit en distingue, pour sa part, plusieurs dizaines (52 est le nombre qui revient le plus souvent dans le débat des experts, d’où la chanson [et l’album éponyme] de Kate Bush : 50 Words For Snow). Étant donné qu’il vit dans un environnement le plus souvent recouvert d’un épais manteau de neige, on comprend aisément l’avantage adaptatif d’une telle aptitude. Plus inattendu : l’étendue de ses capacités discriminatives est directement liée à l’étendue de son répertoire lexical. Plus il apprend de nouveaux mots pour nommer les différentes teintes de neige — en inuktitut, sa langue natale —, plus il devient capable de différencier ces teintes. Sans les mots pour la penser, la chose ne peut être perçue.


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