Chronique de septembre 2018 Le paradigme constructiviste (Les aveugles de naissance rêvent-ils ? partie 1)

À l’automne 1991, alors que je faisais mes premiers pas dans un laboratoire de sommeil (c’était au Centre Hospitalier Universitaire Brugmann, dans le nord de Bruxelles), je me souviens très bien m’être posé la question suivante : un aveugle de naissance rêve-t-il ? Et si oui, de quoi rêve-t-il ?


Durant de nombreuses années, ma curiosité dut se contenter de suivre un stage interminable dont l’intitulé était : « Apprendre à tolérer la frustration » ! Le mystère restait entier, personne ne semblait pouvoir répondre à ma question…

Puis vint le jour où, enfin, je sus.

Oui, absolument, les aveugles de naissance rêvent. Comme tout le monde.

Mais alors, de quoi rêvent-ils ? C’est en examinant ce qui avait si longtemps paralysé ma pensée que nous allons le découvrir.

Ledit blocage découlait, en premier lieu, de ma sous-estimation, patente, des sources sensorielles extra-visuelles des rêves (surdéveloppées, qui plus est, chez la personne aveugle) ; sources tant diachroniques (avant le sommeil) que synchroniques (durant le sommeil). Des rêves d’origine auditive, olfactive, gustative, somesthésique, proprioceptive, etc. Cette sous-estimation avait probablement été encouragée par mes tous récents acquis sur les pointes PGO : l’activité sous-corticale spécifique au sommeil REM... laquelle achève sa course dans la zone visuelle du lobe occipital (Chapitre II). Amalgamant joyeusement activité sous-corticale (dans la « pulpe » du cerveau) et corticale (dans « l’« écorce » du cerveau) — ainsi que REM et rêve (comme y invitait, encore, la somnologie du début des années 1990) —, j’avais donc fait du rêve un processus essentiellement voire exclusivement visuel.

Le blocage en question résultait ensuite de ma méconnaissance — encore plus manifeste — de l’importance de la dimension verbale dans le processus onirique. Dimension bien évidemment préservée, sinon renforcée, chez la personne aveugle.

Last but not least, concernant les rêves visuels, eux-mêmes (entre 60 et 70 % de l’ensemble des rêves chez les voyants), j’ai fini par comprendre qu’ils correspondaient, très exactement, aux représentations visuelles que l’aveugle de naissance se faisait du monde. Car pour lui — comme pour tout le monde — la perception est fille de la construction.

Ce dernier point mérite un temps d’arrêt. Prenons l’exemple de la perception de la couleur rouge. Mon cerveau, de concert avec mon esprit, construit (perçoit) la couleur rouge à partir du signal que mes organes sensoriels visuels (c’est-à-dire mes yeux) lui fournissent. Le cerveau de l’aveugle de naissance, de concert avec son esprit, construit (perçoit) — pareillement — la couleur rouge à partir du signal que ses organes sensoriels non-visuels lui fournissent. S’étayant, par exemple, sur des signaux gustatifs, la couleur rouge peut très bien être associée au goût de la tomate (éminemment rouge), sur le mode de la synesthésie¹.

Rêver de la couleur rouge consistera, par conséquent — pour l’aveugle de naissance comme pour le voyant —, à reconstruire (par l’intermédiaire de la mémoire) une réalité qui avait déjà été elle-même initialement construite (par le biais de la perception).

Voilà qui illustre à merveille le paradigme constructiviste.

Ce n’est que lorsque mes outils cognitifs furent suffisamment matures que pour m’ouvrir quelque peu à ce méta-modèle, aujourd’hui incontournable, que je pus commencer à y voir un petit peu plus clair.

L’axiome de départ est : « Nous construisons la réalité qui nous entoure bien plus que nous l’appréhendons » (sans nous en apercevoir, bien entendu).

Cela tient, tout à la fois, aux limitations intrinsèques de nos organes des sens, à celles de notre rationalité, à la part active jouée par notre cerveau dans le traitement de l’information et, pour terminer, à l’influence de notre esprit sur notre façon de saisir le monde (impact de la sphère cognitive, relationnelle, émotionnelle, pulsionnelle, symbolique, imaginaire, etc.)


¹Phénomène neurologique rare (moins de 5% de la population) par lequel deux ou plusieurs sens sont associés. Par exemple, dans la synesthésie graphèmes-couleurs — la plus courante —, chaque lettre (et/ou chiffre) est associée(é) à une couleur différente.


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