Chronique de septembre 2015 L’âge de l’immédiateté Petits jeux avec le temps (troisième partie)

Pour parvenir à gripper le traitement de la souffrance liée à l’immédiateté (lequel traitement est spontané), le mieux — et le plus simple — est de recourir aux sensations fortes. Tout ce qui pourra « prendre ma tête », s’emparer de ma pensée, aspirer mes représentations mentales, sera le bienvenu.


Pour ce faire, je peux, par exemple, devenir accro aux attractions de foire, aux sports de glisse, aux boîtes de nuit, aux raves parties, au poker, aux excès de vitesse (contrôlés). Je peux également m’adonner à certaines assuétudes dites soft : le jeu, le sexe, Internet (les trois vont, du reste, très bien ensemble), l’alcool (dès le second cycle du secondaire, la « biture express » [binge drinking] est devenue la tasse de thé de nombreux lycéens)… ou plus soft encore : le jogging, le tennis, le fitness, le travail (le « workaholisme » n’est pas prêt de perdre de son attrait), etc.

Et si, en prime, je me mets quelque peu en danger, ce sera mieux encore ¹ ! Cela donnera encore plus de prix à l’instant présent. Ainsi, je puis sacrifier à l’une ou l’autre de ces conduites dites « à risque » (relativement contrôlé, toutefois) : rouler à moto (trop vite, cela va de soi), voler en ULM (Ultra-Léger Motorisé, l’aéronef réputé le plus dangereux de tous), m’adonner à la plongée sous-marine (seul, ou mal accompagné, c’est encore mieux), pratiquer le kite-surfing, prendre certaines substances dures (ecstasy, cocaïne), me plonger dans une relation amoureuse passionnelle, etc.

Ou même — mais ceci, malheureusement, n’est réservé qu’aux happy few —, grimper à mains nues sur les plus grands gratte-ciels du monde (comme l’a fait Alain Robert, « l’homme-araignée »), jouer au funambule entre les tours jumelles du feu World Trade Center (à 417 mètres d’altitude, ainsi qu’a osé le faire Philippe Petit [lequel a inspiré à Gérard Lenorman sa jolie chanson Le funambule]) ou encore sauter en parachute à partir d’une capsule stratosphérique (à une hauteur de 39 km), atteignant, de la sorte, la vitesse record de chute libre de 1342 km/h (bien supérieure au mur du son), avant d’atterrir avec extrême élégance dans le désert du Nouveau-Mexique (comme l’a prodigieusement fait Felix Baumgartner, le 14 octobre 2012) !

Cela dit, les casse-cou ont probablement existé de tout temps (le magicien Harry Houdini [1874-1926] n’en est, certes, pas le moindre représentant)… L’élément neuf réside plutôt dans le fait que les médias modernes relaient en direct les prouesses de ces merveilleux trompe-la-mort à l’intention de toute personne câblée (autrement dit, un bon pan de l’humanité) ² ! De même, il suffit de se rendre dans la salle de cinéma la plus proche, pour constater que la publicité n’use quasiment plus que de ce ressort unique : se dépasser, se mettre au défi, tester ce que le corps peut endurer, aller au-devant des expériences les plus « décoiffantes »... « Ce qui m’intéresse, dans la vie, c’est de me dépasser, me mettre au défi, voir jusqu’où je peux aller », confie le héros (héraut) d’une de ces réclames hoquetées à qui mieux mieux, tout en sautant successivement en parachute, en deltaplane, en surf des neiges, en combinaison de plongée, etc. ! La formule est éculée : en me poussant à mes limites, je cesserai de penser, je ne serai plus qu’une entité « faire-percevoir-ressentir », gratifiée du sentiment de vivre plus fort.

Puis, finalement, je puis décider d’aller au-delà de mes limites… bien au-delà. Perdre totalement le contrôle. Avoir recours à ces comportements — de plus en plus fréquents, de nos jours, chez les adolescents et les jeunes adultes — que les psychosociologues qualifient d’« ordaliques ». Des conduites qui ne sont suicidaires qu’en apparence, le but poursuivi étant, tout au contraire, de rester bien vivant… et de se le faire confirmer. Il s’agit non seulement de se sentir vivre (faire le plein d’adrénaline au détour d’une pincée de secondes hyper-intenses), mais aussi, et surtout, de se sentir exister ³. À travers l’ordalie, il est question de recevoir un signal fort de la part du Monde, un encouragement du Destin, comme une ratification du bien-fondé à être soi, une reconnaissance de sa propre légitimité ⁴. Afin de procéder à cette « preuve par l’épreuve » ⁵, je peux, par exemple, aller me promener sur l’autoroute (en pleine nuit, et revêtu de noir, si je fais bien les choses), m’enivrer jusqu’au coma éthylique, sacrifier au « jeu du foulard » (non-oxygénation par strangulation), sauter d’un pont dans le fleuve bouillonnant, avoir des rapports sexuels non protégés (avec des partenaires « à risque », si possible), etc.

Ou encore — mais cela ne concerne, une fois de plus, qu’une poignée de VIP —, traverser l’Atlantique en solitaire sur le « plus petit voilier du monde », comme a tenté de le faire l’artiste hollandais Bas Van Ader ; ou encore, traverser la mer de Tasmanie dans un kayak de mer, toujours en solitaire, comme s’y est employé l’aventurier australien Andrew Mac Auley… tous deux disparus en mer. Et à Dieu vat ! Si j’en meurs, c’est que je ne méritais pas de vivre, c’est que cela n’en valait pas la peine… et le bien-fondé de ma dépressivité d’être, ainsi, validé. Mais si j’en réchappe, c’est la vie, elle-même, qui me tend les bras. Et avec quelle force ! Quel supplément de sens (signification et direction) ! Quelle conviction d’être enfin, ici même, parfaitement à ma place !

Maintenant, de vous à moi, point n’est besoin de s’agiter tant ! Car même en ne faisant strictement rien, la société actuelle se charge bien de nous fournir tout le nécessaire pour intensifier l’angoisse liée à l’immédiateté ! Elle fait tout, en effet, pour affiner le temps, le désépaissir ; elle nous pousse à courir toujours plus vite.

À l’âge des autoroutes de l’information (en ce, compris, les mails, les textos, le chat, Skype, les réseaux sociaux, le téléchargement, le streaming les WebApps, le 4G, etc.), des liseuses de livres numériques, des smartphones, des montres connectées, des tablettes électroniques, de Google (lequel, Wikipédia en tête, s’est littéralement greffé à l’index [ou au majeur, c’est selon] d’une bonne partie de la population), des appareils photo digitaux (permettant de visionner immédiatement les clichés), des Selfies, de la démocratisation des vols aériens (grâce au low cost, les quatre coins du globe s’offrent au plus grand nombre), de la monnaie unique européenne (qui dispense de devoir se rendre chez un agent de change afin de voyager au sein de l’Union Européenne), etc., combien d’efforts mentaux faut-il fournir, désormais, pour parvenir, malgré tout, à différer, temporiser, projeter... échapper quelque peu à la souffrance de l’immédiateté !

Pourtant, pas plus tard qu’hier, la société nous prêtait encore main-forte dans notre noble combat contre la souffrance liée à tout de suite. La culture faisait même beaucoup pour nous venir en aide. Elle mettait à notre disposition, pêle-mêle : le courrier postal (appréciable, surtout, dans le cadre des relations amicales et amoureuses[ah ! la poésie des cartes postales]), le libraire chez qui choisir ses livres, le disquaire chez qui faire provision en musique, les rendez-vous galants donnés sur les terrasses des cafés (voyez-vous ça !), les cabines téléphoniques, le développement des photos en une semaine (il ne faut pas remonter plus loin que la fin des années 1970 pour cela), le prix exorbitant des vols aériens, les différentes monnaies européennes, la publication des bans trois mois avant la cérémonie du mariage, le raccordement au téléphone (fixe, cela va de soi) en un mois (jusqu’à la fin des années 1980, en Belgique, si si !), etc.

D’anxiolytique notre culture est donc devenue extrêmement anxiogène ; et ce, en à peine quelques décennies ! Pourquoi cela ? Pour nous aider à lutter contre notre dépressivité, pardi !


¹ Même si sur le plan conscient (officiel, donc), je me ferai le chantre — comme la majorité de mes contemporains — du sacro-saint principe de précaution. Les apparences sont trompeuses…

² Super-entraînés, et avides d’hyper-contrôle, ce qui les différencie radicalement des individus décrits dans le paragraphe précédent (et plus encore dans le suivant).

³ Dans son opuscule publié en 2012 — l’excellent Exister —, Robert Neuburger, psychiatre et psychothérapeute français (genevois d’adoption), précise ceci : « Se sentir exister est une construction qui conduit à se sentir en accord avec la façon dont se déroule notre vie. Ce sentiment est étroitement lié à notre dignité d’être humain, à l’instauration d’une identité respectable et respectée. »

⁴ cf. les ouvrages remarquables du sociologue David Le Breton, lesquels font autorité en la matière.

⁵ Au Moyen-Âge, dans le monde chrétien, l’ordalie désignait la justice rendue par Dieu. La preuve de la culpabilité, ou de l’innocence d’un suspect, par l’issue de l’épreuve à laquelle ce dernier était soumis. Cette notion existait déjà, du reste, du temps des Égyptiens, dont la civilisation est vieille de plus de cinq mille ans. Le mot français dérive, quant à lui, du vieil anglais ordāl, duquel dériveordeal (épreuve), en anglais moderne.


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