Chronique de septembre 2019 La vie émotionnelle au cours des rêves (Chasseurs d’images, partie 1)

Nous allons feuilleter ensemble les pages d’un album photo, voulez-vous ? C’est que l’époque est aux photographes, aux « chasseurs d’images ».


L’imagerie neuro-fonctionnelle (dite également neuro-imagerie fonctionnelle : essentiellement la « Tomographie par Émission de Positrons » [PET-scan] et l’« Imagerie par Résonnance Magnétique fonctionnelle » [IRMf]) est devenue, en effet, la nouvelle frontière que tentent de faire reculer, toujours davantage, les chercheurs de rêves… tout comme l’était, au beau milieu du XIXe siècle, l’Ouest américain, pour les chercheurs d’or.

« Go West, young man ! »

« Take pictures, onirologist ! »

Par surcroît, il s’agit là d’une véritable spécialité nationale : dans le domaine de l’imagerie dédiée aux états de vigilance (ainsi qu’aux performances cognitives et à l’humeur, qui leur sont associées), nous, « petits Belges », pouvons nous enorgueillir, en effet, de compter une équipe de stature internationale… celle, liégeoise, conduite par Pierre Maquet (neurologue), Philippe Peigneux (neuropsychologue) et, dans le domaine plus spécifique du coma, Steven Laureys (également neurologue).

L’album que nous sommes sur le point d’ouvrir rend bien compte de l’évolution de la recherche (tant dans le domaine de l’onirologie que dans celui, plus large, de la somnologie, d’ailleurs), au cours, disons, des deux dernières décennies. Et ce qui ne gâche rien, celle qui l’a conçu, Sophie Schwartz — neuroscientifique basée à Genève —, a commandé une bonne partie de ses clichés aux chasseurs d’images du Cyclotron de Liège.

Comme l’ont fait la plupart des investigateurs avant elle, cette chercheuse s’est intéressée aux spécificités de la vie émotionnelle et cognitive au cours des rêves.

Nous débuterons par le volet émotionnel.

Ayant choisi de se concentrer sur les émotions négatives, Madame Schwartz s’est penchée sur une série de rêves dont les situations sont porteuses de peur (mauvais rêves) ou de terreur (cauchemars). Des songes au cours desquels, par exemple, le rêveur surplombe un gouffre, fuit une tempête de fœhn, rate un train à crémaillère, retient une télécabine sur le point de tomber dans le vide, etc. (nul doute : nous sommes bien au pays des Helvètes !)

Elle a pu montrer, ainsi — photos à l’appui —, que la nature réelle ou onirique des situations anxiogènes importait peu : dans un cas comme dans l’autre, les émotions négatives sont générées par les mêmes zones du cerveau¹… à savoir, l’amygdale (surtout) et l’hippocampe (un peu) : deux structures appartenant au système limbique (lequel est enclavé dans les profondeurs de l’encéphale).

Les émotions éprouvées au cours des rêves sont donc de même nature — neurobiologiquement parlant — que celles qui le sont dans la vie « réelle ». Dans les deux cas, c’est le système limbique (surnommé : « la circonvolution émotionnelle et mnésique ») qui, se trouvant subitement activé, se met à consommer davantage d’oxygène, ce afin d’oxyder davantage de glucose (lequel a préalablement bénéficié — pour les besoins de la « prise de vue » — d’un marquage radioactif [au F18, par exemple, un isotope du fluor, fabriqué dans le cyclotron], l’ensemble constituant du Fluorodésoxyglucose), et obtenir, ce faisant, davantage d’énergie. In fine, cette oxydation accrue de Fluorodésoxyglucose (F-FDG) se traduit, dans le cliché fourni par l’imagerie fonctionnelle, par un changement de couleur dans la région de l’encéphale considérée.

Cela peut paraître trivial, mais, à bien y réfléchir, les affects oniriques auraient tout aussi bien pu n’être que des « ersatz d’émotions » ! Eh bien, non : les émois éprouvés au cours des rêves (au sein de la dimension imaginaire et/ou symbolique de l’existence) sont parfaitement réels… tout comme le sont les émois éprouvés lors d’une séance de cinéma, d’hypnose ou de jeu (au sein de la dimension essentiellement symbolique de l’existence).

Une seule et même vie émotionnelle traverse donc et nos états de vigilance (éveil et sommeil paradoxal [le sommeil orthodoxe demeure, décidément, le parent pauvre de la recherche]) et nos états de conscience (oniriques et non-oniriques)… et ce, quelle que soit la dimension existentielle investie : réelle, symbolique ou imaginaire.

Mais il y a plus.

Grâce aux « appareils photo » ultra-perfectionnés dont disposait l’équipe belgo-suisse, cette étude a également pu montrer que la survenue d’émotions négatives au cours des rêves influençait la réponse émotionnelle à l’éveil ! Le jour subséquent, en effet, le cerveau se montre plus réactif aux stimuli émotionnels aversifs. Aux prises avec ce type de stimuli, le seuil d’excitation de l’amygdale et de l’hippocampe se trouve donc abaissé.

D’autres photos, encore, montrent qu’une partie du cortex préfrontal (tout à l’avant du cerveau) — celle qui se charge, normalement, de l’inhibition des émotions — est, quant à elle, significativement désactivée le jour subséquent. Ce qui a pour effet, bien entendu, d’augmenter encore la réactivité émotionnelle aux stimuli aversifs !

Reste à l’équipe liégeo-genevoise à nous livrer les résultats d’une étude portant sur les émotions oniriques positives, cette fois… et sur leur éventuelle influence sur la réactivité de l’amygdale et de l’hippocampe aux stimuli appétitifs (comme l’humour, par exemple) à l’éveil.


¹Yukiyasu Kamitani, un chercheur japonais, a montré, peu de temps après, en 2013, qu’il en était probablement de même pour les neurones visuels. Chaque « contenu visuel » (dans l’étude : un homme, une voiture, un building, une rue, de la nourriture, etc.), qu’il tire son origine d’une perception réelle ou d’une hallucination hypnagogique (à l’entrée du sommeil ; on ne parle pas encore de rêve, dans cette étude), active la même colonie neuronale (dans la zone postérieure du cerveau). Précédemment, une même équivalence territoriale avait été mise en évidence dans un modèle de stimulation réelle vs onirique de colonies de neurones auditifs (équipe de Braun, Washington), ainsi que de neurones liés aux mouvements (équipe de Maquet, Liège).
Il est intéressant de noter, par ailleurs, que toutes ces études corroborent, plus d’un siècle plus tard, la théorie dite « du fantasme » formalisée par Freud. Selon cette théorie, étroitement liée à la naissance de la psychanalyse et venue se substituer à la « théorie de la séduction », un fantasme peut se montrer tout aussi traumatisant qu’un fait réel (théorie superbement illustrée par Stanley Kubrick, dans Eyes Wide Shut, film de 1999) !


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