Chronique de décembre 2018 Inception, un récit éminemment constructiviste (Les aveugles de naissance rêvent-ils ? partie 4)

La dualité Rêve/Réalité, mentionnée le mois passé, a inspiré quantité d’artistes.


Le film Inception en fait la brillante démonstration. Dans cette grosse production hollywoodienne, sortie en 2010, et pilotée par Leonardo diCaprio, le scénariste-réalisateur Christopher Nolan semble avoir mis un point d’honneur à ne surtout pas s’adjoindre les services d’un somnologue… et d’un onirologue, encore moins¹ ! En revanche, la dualité constructiviste intrinsèque au rêve — à savoir, la réalité est à la source du rêve/le rêve est à la source de la réalité — y reçoit un traitement proprement magistral. Ci-après, le pitch, passablement alambiqué.

Dom Cobb, le héros, est engagé par Saito, un homme d’affaires japonais sans scrupules, pour implanter (to incept) une idée dans la mémoire de Robert Fischer (à l’insu de ce dernier, bien évidemment), le jeune héritier d’une multinationale concurrente. La mise en acte de cette idée (« Je vais démembrer l’empire financier de papa ») permettrait à Saito de devenir le n°1 mondial de son secteur. Afin de procéder à cette inception, Cobb va faire appel à une technologie développée par et pour l’armée. Il s’agira de se rendre maître de l’intrigue de trois rêves « partagés » — se déroulant, respectivement, dans une ville, dans un hôtel et à la montagne —, emboîtés les uns dans les autres, tels des poupées russes. Ces rêves — induits, conjointement, chez la victime, chez Cobb, chez quatre de ses co-équipiers et chez Saito lui-même (voilà pour l’aspect « partagé ») — auront pour office d’activer les « trois niveaux de profondeur de l’inconscient » de Fischer. Les « matrices » de ces rêves seront créées par un cinquième comparse, baptisé « l’architecte », et seront enrichies, au fur et à mesure, par l’imagination de chaque rêveur. Une fois parvenus à l’intérieur de l’intrigue du troisième songe — au cœur de l’inconscient de Fischer —, les inceptors implanteront, enfin, la fameuse idée, via la greffe d’une séquence onirique préfabriquée dont la forme sera à la fois émotionnelle et positive (la seule susceptible d’exercer quelque influence sur l’inconscient). Cela nous vaut une scène poignante dans laquelle Fischer-père, couché sur son lit de mort, souffle à l’oreille de Fischer-fils : « Je suis extrêmement déçu que tu aies essayé de devenir comme moi »… avant de lui confier qu’il conserve précieusement, à l’abri de son coffre-fort, un petit moulin à vent fabriqué, jadis, par les mains enfantines de son fils adoré… Une déclaration d’amour, donc, doublée d’une marque de confiance, toutes deux destinées à encourager ledit fils à suivre sa propre voie. Une fois la séquence greffée, il ne restera plus aux inceptors qu’à s’extraire, dare-dare, de ces matriochkas oniriques, par la grâce d’un « coup de fouet » : le choc produit par une chute en arrière¹… s’ils ne veulent pas errer, à tout jamais, dans les « limbes » (un « espace de rêve non-structuré »). Au réveil, la victime prendra l’idée exogène pour sienne ; le rêve pour la réalité. Littéralement.

Dans ce récit éminemment constructiviste, les scénarii des trois rêves — basés sur les patrons initialement fournis par l’architecte — sont enrichis progressivement, rappelons-le, par les représentations mentales de sept rêveurs : Cobb, ses quatre acolytes, Saito et Fischer. La réalité — construite par chacun — est donc bien à la source des rêves. Et, en retour, comme le monde est rêvé, comme il s’inscrit dans la sphère mnésique (en ce, compris, l’idée implantée) - sous formes de traces ou de souvenirs… et comme il finit par exister dans le réel (en ce, compris, la mise en acte de l’idée implantée) ! Le rêve est donc bien à la source de la réalité.


¹ Une contre-vérité, parmi bien d’autres : « 5 minutes dans la réalité équivalent à 1 heure dans un rêve »… ce qui ne correspond ni à la théorie hypnique d’un LaBerge (au sein de laquelle 5 minutes dans la réalité équivalent à 5 minutes dans un rêve), ni à la théorie hypnopompique à éveil brutal d’un Maury, d’un Dennett ou encore d’un Tassin (au sein de laquelle une fraction de seconde dans la réalité équivaut à une durée indéterminée dans un rêve) ni, enfin, à la théorie hypnopompique à éveil progressif d’un Goblot (au sein de laquelle environ ½ heure dans la réalité équivaut à une durée indéterminée dans un rêve).
Autre affirmation sans fondement aucun : « Au cours du rêve, les fonctions cérébrales sont 20 fois plus actives que la normale »…

² Amalgame grossier (un de plus) avec les hallucinations hypnagogiques proprioceptives.

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