Chronique de décembre 2019 Vermouth mental (Le temps de digérer, partie 2)

Le mois passé, nous avons parlé de la digestion des événements qui font et ne font pas événement. Mais qu’en est-il des événements entraînant des expériences de vie douloureuses, voire insupportables ? La digestion de ces vécus de mal-être nécessite beaucoup plus de temps…


Car l’esprit doit, au préalable, rendre ces expériences acceptables, « propres à la consommation », ce qui est l’office des processus de mentalisation. Les vestiges de ces événements tardent, par conséquent, à faire leur apparition sur la scène onirique (même au sein des rêves anxieux)¹.

Pour prendre un exemple typique, le deuil d’une personne chère nécessite souvent de nombreux mois de digestion, parfois même des années (voire l’existence toute entière, si le deuil s’avère pathologique). Ce qui reporte, d’autant, l’apparition, dans les rêves, des reliquats mentaux associés à la disparition de cette personne.

Autre précision : ce qu’on appelle, communément, le « travail de deuil » est un processus qui ne prend virtuellement jamais fin ! C’est que la mission de ce travail va bien au-delà de celle qui consiste simplement à rendre supportable l’expérience de perte. Elle vise, de surcroît, l’introjection de l’objet perdu (son incorporation, au sens expérientiel du terme), l’identification à ce dernier et, finalement, un accès toujours plus aisé à la nostalgie (oxymoron qui consiste à pouvoir se réjouir de la tristesse engendrée par la remémoration du temps passé, celui où l’objet existait encore). Sur la scène inconsciente, chaque deuil est l’œuvre d’une vie  ! Les rêves évoquant l’être disparu en attestent, eux qui font l’objet d’une nette recrudescence lors des dates anniversaires (naissance, décès, rencontre, fiançailles, mariage, début de la maladie, entrée à l’hôpital, etc.) Phénomène que Jouvet observait, dans ses propres rêves, jusque 14 ans après la disparition de l’être en question ! Et encore un multiple de 7…

Quant aux expériences traumatiques, elles sont — par définition — indigérables ! Elles nous restent, constamment, « sur l’esprit ». Les « nausées » psychiques morphéiques qu’elles engendrent se traduisent par l’apparition de cauchemars récurrents monothématiques (dits post-traumatiques). Et ce, jusqu’à ce que soit consommé le « vermouth mental » ad hoc… lequel peut prendre des formes diverses : la mobilisation spontanée de ressources mentales jusque-là inexploitées, la survenue d’un événement de vie inattendu permettant l’éclosion d’une « expérience émotionnelle corrective » (l’expression est du psychanalyste Franz Alexander), le passage d’un cap décisif dans un processus psychothérapeutique en cours, l’application d’une technique thérapeutique anti-trauma spécifique (débriefing, hypnose, EMDR, EFT…), etc.


¹Les processus de mentalisation comprennent la fabrication de rêves comportant des vestiges relatifs à des événements sans lien direct avec les événements douloureux. Car les rêves participent d’emblée, bien entendu, à l’effort morphéique de traitement des vécus de mal-être. Ils en constituent même le cœur battant. Mais ils se servent, pour ce faire, de contenus mentaux détournés, des représentations-écrans… ils opèrent en catimini. Ce n’est que lorsque les vécus de mal-être ont été suffisamment détoxifiés, que les véritables vestiges peuvent se permettre d’apparaître au grand jour. Et s’il leur arrive d’apparaître séance tenante, malgré tout, c’est que le rêve n’est déjà plus qu’un… cauchemar (un rêve anxieux conduisant inéluctablement à un éveil, s’entend) !


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