Chronique de décembre 2012 Le pull-over juif

Pourquoi ma mère s’évertue t-elle à me dire de ne pas oublier de mettre mon pull-over, alors qu’il ne fait pas tellement froid ?


Cette question, profondément existentielle, taraudant d’innombrables fils et filles juifs aux quatre coins du globe, enfants comme adultes, découle d’un pan entier de la culture juive, à la portée véritablement universelle : le pull-over juif !

Deux witz (blagues juives) expriment mieux qu’un long discours ce dont il retourne.

Le premier witz prend la forme d’une définition : est une mère juive toute mère obligeant son fils à enfiler un pull alors que c’est elle qui a froid.

Le second est un classique du répertoire. Une mère juive offre deux cravates à son fils. Le lendemain, ce dernier descend fièrement avec la cravate rouge autour du cou - la mère : « j’étais sûre que tu n’aimerais pas la bleue ! ». Le jour suivant, il descend cette fois avec la cravate bleue - la mère : « je savais bien que, au fond de toi, tu n’aimerais pas la rouge ! ». Le troisième jour, pensant avoir trouvé la parade, le fils apparaît avec les deux cravates en même temps - la mère, tout en appelant l’ambulance : « j’ai toujours su que tu étais fou ! ».

On ne prête qu’aux riches.
A ce propos, rappelons la note liminaire de la pièce de Dan Greenburg, Comment devenir une mère juive en 10 leçons : pour être une mère juive, il ne faut être ni mère, ni juive !

De quoi s’agit-il, alors ?

L’histoire du pull-over juif procède, tout d’abord, d’une notion cognitive : l’égocentrisme. Tendance consistant à voir le monde selon son propre point de vue (« à travers le trou de sa dent », dira Freud). Si j’ai froid, mon fils a donc obligatoirement froid, lui aussi. Notons bien que l’égocentrisme n’est en rien relié à l’égoïsme (notion morale), ni au narcissisme (notion affective). Notons également que cette incapacité à adopter le point de vue d’autrui est la position initiale de chaque être humain. En effet, tout homme débute sa carrière sur un mode absolument égocentrique (je renvoie le lecteur soucieux d’en savoir davantage sur ce point, aux astucieuses expériences conduites par l’école de psychologie cognitive de Lancaster). S’écarter de cette position, se décentrer progressivement, « chausser les pantoufles de l’autre » est, en vérité, le travail - ô combien ardu - de toute une vie.

Le pull-over juif trahit également ce qu’il est convenu d’appeler une relation fusionnelle : mon fils et moi nous ne formons qu’une seule et même personne. En vérité, toute mère a fait l’expérience de cette indifférenciation. Vécu biologique, tout d’abord, lors de la grossesse. Psychologique, ensuite, lors des premiers mois passés auprès de bébé (la « préoccupation maternelle primaire », comme disent les psychanalystes d’enfant, une folie passagère). Aussi, c’est à son grand regret que la mère se voit contrainte de renoncer, très progressivement, à ce nirvana de l’accord parfait avec son enfant… tout comme l’enfant se voit dans l’obligation d’en faire autant avec sa mère. A nouveau, le travail d’une vie ! Voilà d’ailleurs pourquoi, une fois devenu adulte, chaque enfant traîne une nostalgie de la fusion psychologique avec la mère ancestrale… et tente, dès lors, de la retrouver, au sein de ses relations amoureuses et/ou groupales (on parle d’ailleurs, à cet égard, d’« illusion groupale »). Notez bien que, contrairement à la mauvaise publicité qui lui est traditionnellement faite, la fusion psychologique est loin d’être systématiquement pathologique. Tout au contraire, elle se révèle même souvent bénéfique : un couple fusionnel, ça fonctionne en général très bien !

Enfin, le pull-over juif vient questionner la notion d’empathie, qualité noble par excellence, fondement de la sollicitude, de la compassion, de la solidarité et de l’humanisme, en général. Or l’empathie n’apparaît être, ici, qu’une simple projection sur l’autre de son vécu personnel ! Ce mécanisme mental de la projection est d’ailleurs à l’œuvre bien plus souvent que nous voulons le penser. C’est lui qui explique, par exemple, le fameux « transfert », la relation infantile qui se surajoute inévitablement à toute relation adulte quelque peu investie. Qu’on se le dise, la projection n’est en aucun cas réservée au seul paranoïaque.

Quant à l’histoire des deux cravates, elle illustre à merveille l’un des principaux jalons de la thérapie familiale (telle qu’elle prit naissance dans la charmante petite bourgade de Palo Alto, dans le nord de la Californie) : le paradoxe communicationnel intrafamilial comme l’une des sources principales de la folie. Autrement dit, la théorisation de l’anthropologue Gregory Bateson et du psychiatre Donald Jackson. Mais il faut bien reconnaître que personne n’échappe vraiment aux communications paradoxales, même au sein des familles les plus « banales » (à modalités non-psychotiques donc)…

Dans ce cas, comment distinguer le normal du pathologique ? Quand est-ce qu’une mère devient pathogène ? Quand est-ce que le pull-over juif se met à faire des ravages ?

Deux conditions sont à remplir.

Il faut, d’une part, que la mère soit incapable de se remettre en question. Incapable de se poser la question de ce que c’est que d’être une mère psychologique adéquate. Incapable d’entendre et de reconnaître les plaintes formulées par son enfant.

Et d’autre part, il faut que l’enfant ne soit plus en mesure de faire un pas de côté, ce afin de commenter ce qui se joue ; il faut que sa pensée soit devenue prisonnière de l’emprise maternelle. Autrement dit, il faut que la « métacommunication » (la communication sur la communication) - notion-clé de la thérapie familiale -, soit devenue impossible pour lui ; qu’il soit, en somme, privé de sa capacité à « sous-titrer » la communication maternelle.

Captif du pull-over juif, de cette camisole de force mentale, un tel enfant est alors mûr pour développer un trouble mental.


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