Chronique de novembre 2018 Prendre ses rêves pour la réalité (Les aveugles de naissance rêvent-ils ? partie 3)

Résumons-nous. Le non-voyant de naissance invente (voit) la couleur rouge en utilisant :

1. ses organes des sens non-visuels (les « périphériques », pour user de la métaphore informatique), dont la tâche est de capter le réel,

2. son cerveau (le « hardware »), dont la tâche est de traiter le réel,

3. son esprit (le « software »), dont la tâche est de connoter le réel.


Entre voyants (ou ayants vu) et non-voyants de naissance, seuls les « périphériques » diffèrent. Dans les deux cas, c’est l’imagination (laquelle doit tant au « hardware » qu’au « software ») qui est aux commandes.

Comme on imagine le monde, comme on le voit. Au sein du paradigme constructiviste, la célèbre formule de Saint-Thomas, « Je ne crois que ce que vois », se voit retournée comme une vulgaire crêpe : « Je ne vois que ce que je crois » !

Ce qui implique cette autre règle : Comme on voit le monde, comme on le rêve.

Freud affirmait qu’« On ne tombe pas hors du monde lorsque l’on rêve »¹. De son monde, voulait-il dire : on ne construit ses rêves qu’avec ce que l’on connait. Ce monde à nous² est le fournisseur exclusif de la cour des songes, et c’est à notre mémoire (l’une des « applications » de notre « software ») que revient le privilège d’en assurer la livraison à domicile  ; le rêve s’ancre toujours dans un réel : le nôtre.

Puisqu’on rêve le monde tel qu’on le voit (c.-à-d. tel qu’on l’imagine), stricto sensu le rêve n’est pas le contraire de la réalité !

Dans le cadre de l’épistémologie réaliste (ou pré-moderne), rêve et réalité sont aussi opposés que peuvent l’être le jour et la nuit. Il faut veiller « à ne pas prendre ses rêves pour la réalité », n’est-ce pas ?

Mais puisqu’on ne saurait rêver ailleurs que dans sa réalité propre — celle que nous construisons tous, en permanence —, rêve et réalité constituent, obligatoirement, les côtés face et pile d’une même pièce. Par conséquent, il est tout simplement impossible de faire autrement que prendre ses rêves pour la réalité !


¹ Une fois de plus, il avait repris cette idée à F. W. Hildebrandt (Le rêve et son utilisation pour la vie, 1875) : « Le rêve ne peut jamais se défaire du monde réel, et ses formations ne peuvent jamais qu’emprunter leur matériau de base ou bien à ce qui est apparu à nos yeux dans le monde des sens ou bien à ce qui a déjà trouvé place dans notre démarche de pensée vigile ».

² Monde individuel, certes, mais loin d’être en vase clos. Charlotte Béradt (Aron) — une journaliste ayant recueilli, et analysé, 300 rêves de citoyens allemands, durant la montée du nazisme, à Berlin, entre 1933 et 1936 (Rêver sous le IIIe Reich, 1966 pour la version allemande, 2002 pour la version française) — a montré comment le régime hitlérien s’est infiltré à l’intérieur des songes de la population germanique. « Un rapport entre l’intime du sujet et le monde politique, inspiré non par des conflits de leur vie privée, mais par ceux dans lesquels les a plongés l’espace public » (Martine Leibovici, dans la préface). Notre « monde à nous » est tant personnel que social ou politique. Dans La Polyphonie du rêve, l’espace onirique commun et partagé (2000), René Kaës (promoteur de la « psychanalyse groupale ») examine cette dialectique intrapsychique/inter-psychique (part personnelle/part groupale) dans la formation des rêves. Il postule l’existence d’un « espace onirique commun », organisé autour des alliances inconscientes qui s’établissent dans les familles et dans les groupes. Enfin, dans Le groupe famille en analyse (1981), André Ruffiot (fondateur de la « thérapie familiale psychanalytique » [tout un programme !]) parlait déjà de « rêvoir familial » (ou encore de « berceau onirique familial ») : un appareil de fantasmes partagés, utilisable comme outil thérapeutique dans le cadre du travail avec les familles.


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