Qu’on puisse retrouver une telle conception hydraulique du sommeil et du rêve — une conception vieille de plusieurs milliers d’années — dans le chef d’un des esprits les plus brillants du XVIIe siècle — il y a moins de quatre cents ans, donc — est assez déconcertant.

C’est pourtant bien la thèse reprise par René Descartes, le père du cartésianisme (la philosophie rationaliste par excellence). Selon lui, en effet, l’éveil traduit une bonne « humectation » du cerveau, alors que le sommeil découle de sa « dessiccation ». Quant au rêve — parangon de l’entre-deux : mi-sommeil / mi-éveil —, il est conçu, en toute logique, comme le produit d’une « semi-humectation » cérébrale !
En dehors de ces considérations aqueuses, le modèle de Descartes a, par ailleurs, opéré une percée significative dans la compréhension du sommeil et du rêve : la genèse des états de vigilance et de conscience a désormais lieu — ô merveille — dans le cerveau… et non plus dans le ventre.
Depuis le milieu du XXe siècle, les sciences onirologiques et somnologiques ont réévalué cette cartographie strictement cérébrale. Si le rêve — un état de conscience — est toujours bien fabriqué dans le cerveau (avec un épicentre dans la « Zone chaude postérieure », au confluent des aires visuelles, du cortex cingulaire postérieur et du précuneus), l’éveil, le sommeil orthodoxe et le sommeil paradoxal — les trois états de vigilance que traversent les êtres humains — prennent naissance, quant à eux, juste en dessous, dans le tronc cérébral, et singulièrement dans le pont.
Descartes base l’essentiel de sa réflexion sur un texte de Caspar Peucer, humaniste allemand du XVIe siècle et réformateur de son état — Du sommeil —, figurant dans un ouvrage intitulé Commentaires sur les principes divinatoires (rédigé en 1553).
À la Renaissance, l’idéologie oniromythologique dominante reste à peu de choses près celle du monde antique… agrémentée, toutefois, de quelques pincées de christianisme. Les rêves sont soit insufflés par dieu (avec l’aide des anges), soit par Satan (avec l’aide des démons) ; ils sont constitués d’apparitions, de visions et de prémonitions ; ils se présentent sous deux formes : les contemplations (qui figurent les événements à venir tels qu’ils se produiront) et les allégories (qui annoncent l’avenir au moyen de figures imagées, nécessitant, par conséquent, le recours à l’herméneutique). Le calque, quasi parfait, du modèle de Macrobe (voir la Chronique de mai 2021 : Macrobe (Antiques onirocrites, partie 3)) !